Essay des merveilles de nature et des plus nobles artifices,
pièce très-nécessaire à tous ceux qui font profession d'éloquence,
par René François, prédicateur du Roy (Étienne Binet)
à Rouen, chez Romain de Beauvais, 1622
L ‘ARC EN CIEL. -
CHAPITRE LXI.
L’Arc en Ciel, eſt ce beau miroüer où l'eſprit humain a veu en beau iour son ignorance, c’est là
où la pauure Philoſophie a fait banqueroute,
car en tant d'années, elle n'a fçeu rien fçauoir de ceſt
Arc, finon qu'elle ne fçait rien, & que c'eſt vn Noli me
tangere, puiſque tout autant de cerueaux qui s'y font
alambiquez n'en ont rapporté que rompement de teste
auec leur courte honte.
Car d'vn coſté y a-il rien de
plus mince en tout le pourpris de nature ?
Vne meſchante demie eſcharpe, faite d'vn beau rien bigarré teint en fauſſes couleurs, paré d'vne beauté menſongere, ſa matiere, eſt vn neant, fa durée vn moment ; ſa
beauté, tromperie; ſa figure, vne arcade tremblante; vn
arc fans fléche, vn pont ſans appuy, vn croiſſant qui ne
peut croiſtre, le fantofme des couleurs, vn rien qui veut faire
de quelque choſe.
Toutesfois ce riche rien, eſt le
miracle des plus belles choſes de l'vniuers, qui comparées à luy ſont quaſi comme vn rien.
Que voudriez-vous, richeſſes?
tout l'Arc n'eſt autre choſe que le quarquan de la nature enfilé de toutes les pierreries de nature,autant de gouttelettes, autant de ioyaux de tres-rare
beauté, les vnes font perles , les autres ont l'efclat du
Diamant, les flammes de l'Eſcarboucle, le rayon doré
du Rubis, le bril du Saphir, i’auray plustoſt fait de dire
que c'eſt la carriere où la nature a cachées toutes les
plus rares pierreries , & la plus riche piece de tous ſes threfors,deſquels elle fe pare quand bon luy ſemble,c'eſt le colier de ſon ordre,l'efcharpe de ſa liurée, ſa chefne de perles, & le plus beau de tous ſes affiquets, dont elle ſe pare pour plaire au Ciel ſon eſpoux.
Ce n'est rien dites vous que l'Iris, i'en ſuis content pour l'amour de vous,
mais à condition que ce ſoit vn rien priuilegié, & vn
rien habillé de toute choſe.
Le Ciel est eſmaillé d'Eſtoiles d'or toutes d'vne couleur, & ceſt arc eſt eſtoillé de
cent mil petites estoilles eſclattantes, & de petits Soleils
de toutes couleurs; il est auffi flamboyant que le feu, auſſi
bigarré que l'air & les nuées, vous y voyez le cristal violet de l'Ocean,& les riches tapiſſeries de la terre, eſtant
parſemé & fleurdeliſé de toutes fleurettes de la primeuere.
Comment vous y voudriez au ſurplus des odeurs ?
Or c'eſt trop, car la perfection des élemens ne veut point
d'odeur, toutesfois il y en a icy de toute forte, c'eſt vn
Ambre gris, vert & rouge, vn baume distilé, du muſq liquefié, ce n'eſt qu'eau roſe, & Nectar qui pleut, car Ariftote nous affeure, que tout ce qui eſt arroſé par l'influence de ceſt arc en l'air, fent l'Aſpalathe, le mufq,& le
benioin.
Bon Dieu quel braue rien, qui eſt toute choſe
voyez fa figure, ne diriez-vous pas que c'eſt non pas le
pont au change de Paris, mais le pont aux Anges de Paradis, tout eſclattant d'orféurerie celeſte ?
On difoit autrefois que le chemin S. Iacques, ou le grand chemin
de laict qui paroiſt au Ciel, c'eſtoit le chemin des Dieux,
lors qu'ils alloient au confiſtoire de Iupiter, mais cela
n'eſt que fable; bien veux-ie croire que s'il y auoit quel
que chemin ordinaire, par lequel les Anges deſcendent
en terre, & les hommes montent au Ciel, on n'entreuueroit de plus beau que ce pont tapiſlé toufiours, & touſiours ennobly de tant de belles pierreries.
Tu as donc raiſon Salomon,
lors que tu l'appelle le chef d'oeuure de Dieu (Ecclef.
43.) le threfor de la nature, le riche baudrier de l'vniuers, la fainćte cataraćte des diuines influences, le cha
peau de fleurs du gay Printemps, le diademe de ce bas monde.
Dieu y prend bien ſi grand plaiſir, que lors qu'il est au plus haut point de fa iuſte cholere, s'il y iette vn coup d'oeil, aufli toſt il s'appaiſe. Gen. Videbo arcum
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